Dans ma pratique quotidienne, je constate que l’expertise psychologique suscite de nombreuses questions, notamment sur le contenu de l’entretien et la manière d’y répondre. En matière pénale, elle est ordonnée par l’autorité judiciaire à différents moments de la procédure, avant le jugement. Le magistrat fixe une mission précise, qui détermine les points que l’expert doit examiner.
Selon les statistiques du Ministère de la Justice citées dans l’article, plus de 15 000 expertises psychologiques sont réalisées chaque année en France dans le cadre d’affaires pénales. Ce rendez-vous n’est pas une séance de psychothérapie : il s’agit d’un entretien clinique destiné à fournir au magistrat des éléments vérifiables et des observations psychologiques utiles à sa décision. Les propos tenus peuvent être repris dans le rapport, dans les limites de la mission confiée.
À retenir :
L’expertise psychologique ne repose pas sur une liste identique de questions pour tout le monde. Le contenu dépend de la mission confiée par le magistrat, du statut de la personne et de l’objectif de l’évaluation.
- L’entretien commence généralement par une présentation de la mission et du caractère non confidentiel de l’échange.
- Les questions peuvent porter sur l’histoire personnelle, la personnalité, la santé psychique, les relations sociales et le contexte des faits.
- Pour une victime, l’expert cherche surtout à évaluer le retentissement psychologique et les éventuelles séquelles.
- Des tests psychologiques ou cognitifs peuvent compléter l’entretien et l’observation du comportement.
- Il est possible de demander une reformulation ou de signaler qu’on ne peut pas répondre à une question. En revanche, l’obligation de se présenter à l’entretien peut subsister selon le cadre de la procédure.
Comment se déroule l’entretien clinique lors d’une expertise psychologique ?
L’expertise débute généralement par un ou plusieurs entretiens entre l’expert et la personne concernée. Le lieu varie selon la situation : cabinet du psychologue, commissariat pour une victime, établissement pénitentiaire pour une personne incarcérée. La durée n’est pas fixe. Elle peut dépendre de la mission, de l’expert et des besoins de la personne, avec des entretiens pouvant durer d’une heure trente à trois heures.
Au début de l’échange, l’expert explique son rôle, la question à laquelle il doit répondre et les limites de la confidentialité. Il ne s’agit donc pas d’un espace de soins dans lequel les propos seraient couverts par le même cadre que lors d’une consultation thérapeutique. La personne est ensuite invitée à raconter son parcours et, lorsque cela est nécessaire, les événements concernés par la procédure.
L’entretien peut être relativement libre, structuré autour de questions précises ou semi-structuré à partir d’un guide que l’expert adapte aux réponses données. Les questions ouvertes sont souvent suivies de relances afin de préciser une date, un contexte, un ressenti ou une contradiction apparente.
Les questions peuvent notamment concerner :
- l’histoire personnelle, familiale et sociale ;
- la scolarité, la vie professionnelle et les relations affectives ;
- les relations avec les proches et les pairs ;
- les antécédents médicaux, psychiatriques ou psychologiques ;
- l’humeur, les émotions, l’affectivité et la manière de les réguler ;
- la mémoire, l’attention, le raisonnement et les capacités d’organisation ;
- la sociabilité, l’empathie et la compréhension des règles sociales ;
- les habitudes de vie, les consommations éventuelles et les changements survenus depuis les faits.
Cette anamnèse aide l’expert à comprendre la construction de la personnalité, les difficultés rencontrées au cours de la vie et les facteurs familiaux ou sociaux susceptibles d’avoir influencé son évolution. En matière pénale, l’expert peut aussi examiner les éventuelles anomalies mentales ou psychiques, le lien entre le fonctionnement de la personne et les faits reprochés, ainsi que la question du discernement ou du contrôle des actes au moment des faits, au sens de l’article 122-1 du Code pénal.
L’entretien ne se limite toutefois pas à un questionnaire. L’expert distingue les éléments rapportés comme des faits, les informations pouvant être vérifiées et les impressions ou ressentis exprimés pendant l’échange. Il analyse également le discours, le comportement, les réactions émotionnelles et la cohérence générale de la personne, sans réduire son appréciation à un geste ou à une réaction isolée.
L’évaluation peut être complétée par des tests psychométriques portant sur l’intelligence, l’attention ou certaines fonctions cognitives, ainsi que par des outils d’évaluation de la personnalité. Des tests projectifs peuvent également être utilisés selon la mission et les méthodes de l’expert. Ces outils ne sont pas interprétés isolément : ils sont mis en relation avec l’entretien, le parcours de la personne et les autres éléments disponibles.
Pour les personnes présentant des troubles attentionnels, l’évaluation peut être plus approfondie, comme dans certaines situations d’ADHD en burnout : entre surcharge mentale et épuisement. L’expert observe aussi la communication non verbale, notamment la posture, les gestes, les expressions du visage et le ton de la voix. Ces observations complètent les propos, sans constituer à elles seules une preuve de sincérité ou de mensonge.
Quelles questions sont posées selon le contexte de l’expertise ?
Il n’existe pas de questionnaire universel. Le magistrat détermine la mission, puis l’expert sélectionne les questions utiles pour y répondre. Les questions ne seront donc pas les mêmes pour un mis en examen, une victime, une personne condamnée ou une personne placée sous contrôle judiciaire ou incarcérée.
Pour une personne mise en examen ou présumée auteure
Dans une affaire pénale, l’expert peut chercher à comprendre :
- la perception des faits reprochés et la compréhension de leurs conséquences ;
- le fonctionnement intellectuel, l’attention et les capacités de raisonnement ;
- les dispositions affectives, relationnelles et sociales de la personne ;
- la présence éventuelle de troubles de la personnalité ou d’anomalies psychiques ;
- les facteurs personnels, familiaux et sociaux ayant pu intervenir dans le parcours ;
- le contexte psychologique dans lequel les faits se sont déroulés et les éléments pouvant éclairer le mobile ;
- l’évolution psychique depuis les faits et les possibilités de réadaptation sociale.
Les questions directrices peuvent porter sur le lien entre les composantes de la personnalité et l’infraction reprochée, mais aussi sur l’existence d’un trouble nécessitant une prise en charge. Des questions peuvent également concerner la nécessité d’un suivi médical ou psychologique, la possibilité d’un traitement et, selon la situation, l’intérêt d’une injonction de soins.
L’expert peut enfin être invité à examiner certains facteurs de risque et de protection, ainsi que la possibilité d’une récidive, sans que son avis se substitue à la décision du tribunal. Certains traits psychorigides pouvant affecter les relations avec l’entourage peuvent être étudiés lorsqu’ils présentent un lien avec la mission confiée.
Pour une victime
Dans une expertise psychologique pour victime, les questions cherchent surtout à mesurer le retentissement de l’événement et son évolution. L’expert peut demander :
| Domaine d’évaluation | Exemples de questions |
|---|---|
| Impact sur le quotidien | Comment l’événement a-t-il modifié votre vie personnelle, familiale ou professionnelle ? |
| Réactions émotionnelles | Que ressentez-vous lorsque vous évoquez les faits ou lorsque vous y êtes confronté ? |
| Sommeil et symptômes | Rencontrez-vous des difficultés de sommeil, des cauchemars ou des manifestations d’anxiété ? |
| Relations et activités | Avez-vous cessé certaines activités ou modifié vos relations avec vos proches ? |
| Adaptation | Quelles stratégies utilisez-vous pour faire face aux souvenirs et aux situations difficiles ? |
L’expert s’intéresse à la chronologie des symptômes, à leur intensité et à leurs conséquences. Il cherche également à distinguer ce qui existait avant l’événement de ce qui est apparu ensuite. Pour un enfant ou un adolescent, l’évaluation peut aussi porter sur la personnalité, le parcours de vie, l’environnement familial, le niveau d’intelligence et les éventuels troubles susceptibles d’affecter l’équilibre psychique.
L’objectif n’est pas de faire revivre la scène dans tous ses détails, mais de recueillir les éléments nécessaires pour évaluer les conséquences psychologiques alléguées. L’entretien doit tenir compte de l’âge du mineur, de son développement et de l’influence possible d’un adulte ou de la dynamique familiale.
Dans les affaires familiales
Lorsqu’une expertise concerne la résidence ou la garde d’enfants, les questions portent sur la dynamique familiale, les relations affectives et les capacités parentales. L’expert peut s’intéresser aux méthodes éducatives, à la communication entre les parents, à la gestion des conflits et à la capacité de chacun à répondre aux besoins de l’enfant.
Les questions restent liées à la mission judiciaire : elles ne visent pas à désigner automatiquement un parent comme responsable, mais à éclairer les interactions familiales et les conditions qui peuvent favoriser l’équilibre de l’enfant. L’intimité de la famille étant directement concernée, l’entretien peut être particulièrement éprouvant. Lorsque des maltraitances sont alléguées, le recueil de la parole de l’enfant demande une méthode adaptée à son âge et à sa situation.
Comment répondre pendant une expertise psychologique ?
Il n’est pas nécessaire de préparer des réponses destinées à donner une image particulière de soi. Le plus utile est de répondre avec précision, en distinguant ce dont on se souvient clairement de ce qui reste incertain. Il est préférable de dire que l’on ne sait pas ou que l’on ne se souvient pas plutôt que de compléter les blancs par des suppositions.
Il faut également éviter les contradictions volontaires, la dramatisation artificielle comme la minimisation d’une difficulté. Une réponse exacte peut comporter des hésitations ou reconnaître une incertitude. L’expert apprécie les réponses dans leur ensemble, à partir du récit, du comportement, des tests éventuels et des autres informations disponibles.
Une question ambiguë peut être reformulée ou précisée. La personne peut également corriger une erreur dans la manière dont son propos a été compris. Exprimer un désaccord ne signifie pas refuser l’évaluation, à condition de rester dans un échange respectueux et compréhensible.
Lorsque certains sujets provoquent une forte émotion, il est possible de le signaler. Pleurer, hésiter ou avoir besoin d’un temps de pause n’est pas en soi un résultat de l’expertise : ces réactions sont des éléments de contexte que l’expert apprécie avec les autres informations recueillies. De même, il vaut mieux ne pas chercher à contrôler artificiellement sa posture, son regard ou son ton de voix.
La sincérité ne signifie pas qu’il faut tout accepter ou répondre à tout prix. Selon le cadre de la procédure, la personne peut ne pas répondre à une question ou à une partie de l’entretien, même si elle doit vérifier les conséquences éventuelles de ce choix auprès de son avocat. Elle conserve notamment :
- la possibilité de demander une explication lorsqu’une question n’est pas comprise ;
- la possibilité de rectifier une information inexacte ;
- le droit de ne pas répondre à certaines questions, selon le cadre applicable ;
- la possibilité de demander une contre-expertise lorsque les conditions et la procédure le permettent ;
- l’accès au rapport d’expertise une fois celui-ci transmis au magistrat, selon les règles de la procédure concernée.
Le rapport doit répondre à la mission fixée par le magistrat. L’expert n’a donc pas vocation à tirer des conclusions sur des questions qui ne lui ont pas été posées. Cette limite protège la qualité de l’évaluation et évite de transformer l’entretien en enquête générale sur la vie de la personne.
L’expertise psychologique n’a pas de visée thérapeutique directe. Elle peut toutefois offrir à certaines personnes un cadre pour mettre des mots sur leur vécu, sans remplacer un accompagnement psychologique adapté. Les conclusions reposent sur la mission confiée, l’entretien, les éventuels tests et les autres informations disponibles, et non sur une seule réponse ou une réaction isolée.
